La Sierra d’Atapuerca, en Espagne, est l’un des sites fossiles les plus riches au monde. Dans la cavité de la Sima de los Huesos, des paléoanthropologues ont découvert le crâne presque complet d’une fillette prénéandertalienne, morte il y a plus de 530 000 ans. Cette découverte, baptisée Benjamina, constitue la plus ancienne preuve connue d’une malformation appelée craniosténose lambdoïde.
La craniosténose correspond à la fusion prématurée d’une ou plusieurs sutures du crâne. Cela peut entraîner une déformation de la tête, une augmentation de la pression intracrânienne, et perturber le développement du cerveau. La forme lambdoïde est particulièrement rare : la vraie sinostose lambdoïde ne représente que 1 à 3 % des cas de craniosténose. Ces anomalies touchent moins de 6 personnes sur 200 000 habitants. Benjamina a vécu environ dix ans sans traitement.
Découverte du « Crâne 14 » d’Atapuerca
Lors des fouilles menées en 2001-2002 dans la Sima de los Huesos, les chercheurs ont découvert le Crâne 14, correspondant au neurocrâne presque entier d’une enfant de 10 à 12 ans, sans les os du visage. Grâce à la tomodensitométrie, ils ont estimé son volume cérébral à environ 1 200 cm³, compatible avec un cerveau déjà bien développé pour cette période. Ce crâne se distingue par la fusion d’environ deux tiers de la suture lambdoïde gauche, visible à l’arrière.
Une malformation visible et ses effets
Chez un enfant en bonne santé, les sutures du crâne restent souples plusieurs années pour permettre la croissance du cerveau. Lorsqu’une suture, comme la lambdoïde, se ferme trop tôt, cela modifie la croissance du crâne. L’occipital du côté concerné s’aplatit, une bosse apparaît du côté opposé, la base du crâne bascule, et le front du côté opposé se bombe. Chez Benjamina, les chercheurs ont aussi identifié un os surnuméraire, appelé « hueso wormiano », typique des craniosténoses. Ces éléments indiquent une craniosténose lambdoïde vraie, unilatérale.
Les images internes du crâne montrent des circonvolutions cérébrales bien développées et des espaces sous-arachnoïdiens élargis, signes possibles d’une pression intracrânienne accrue. Les spécialistes pensent que cette malformation pourrait avoir été causée par un traumatisme intra-utérin, des contraintes mécaniques sur le crâne du fœtus, un oligoamnios ou une torticolis congénitale. Les maladies métaboliques ont été exclues. Malgré cette malformation, Benjamina a vécu une dizaine d’années, ce qui suggère qu’elle a été nourrie, protégée et souvent portée. Pour les chercheurs, son cas apporte une preuve précoce d’empathie et de cohésion sociale dans notre histoire évolutive.
Prise en charge moderne de la craniosténose lambdoïde
De nos jours, la craniosténose lambdoïde est généralement détectée très tôt. Le pédiatre surveille la forme de la tête, la position des oreilles et le périmètre crânien. Le diagnostic est confirmé par imagerie. L’intervention chirurgicale, idéalement réalisée entre 3 et 6 mois, consiste à ouvrir la suture fusionnée pour permettre la croissance du crâne et prévenir des séquelles neurologiques. La plupart des asymétries du nourrisson, en dehors des cas plus graves, sont des plagiocéphalies positionnelles bénignes. Elles se corrigent souvent avec des changements de position ou le port d’un casque moulé.














